À quelques heures de la finale entre l’Espagne et l’Argentine à East Rutherford, Gianni Infantino a pris la parole pour dresser le bilan de cette Coupe du monde 2026. Le président de la FIFA a choisi le registre de la satisfaction, parfois de la fierté, pour commenter un tournoi qu’il présente comme une réussite historique. Mais derrière le discours officiel, les controverses accumulées tout au long de la compétition continuent de peser sur l’image de l’instance dirigeante du football mondial.
Le bilan d’Infantino : les chiffres d’abord
Sur le fond sportif et organisationnel, le président de la FIFA a mis en avant les données qui plaident pour lui. « Ce fut un immense succès avec 48 équipes. Toutes les équipes ont joué à un niveau exceptionnel. Des équipes de tous les continents ont marqué des buts et obtenu au moins un point. Neuf équipes africaines sur dix ont atteint les seizièmes de finale. Lors de la dernière Coupe du monde, seules cinq équipes africaines étaient présentes. Cela démontre à quel point il est important d’inclure toutes les équipes et de leur donner cette chance de participer », a-t-il insisté.
L’argument sur la représentation africaine est réel. L’élargissement à 48 nations a effectivement permis à davantage de sélections du continent de vivre l’expérience du Mondial, même si les éliminations prématurées du Sénégal et de la Côte d’Ivoire dans le money time de leurs seizièmes de finale ont ravivé le débat sur la capacité des équipes africaines à confirmer leur progression au stade décisif. Sur l’engouement populaire, Infantino a également soutenu que le tournoi avait « dépassé toutes les attentes initiales » — une formule généreuse, difficile à vérifier dans les faits, mais que peu contestent sur le plan de l’affluence.
L’affaire Balogun, le point de non-retour
Derrière ce bilan officiel, la compétition a pourtant été marquée par des épisodes qui ont sérieusement entamé la crédibilité de la FIFA comme institution indépendante. L’affaire Folarin Balogun en est l’illustration la plus frappante.
Expulsé lors du match entre les États-Unis et la Bosnie, l’attaquant américain aurait dû manquer le huitième de finale contre la Belgique. Sa suspension a finalement été annulée. Et c’est Donald Trump lui-même qui a reconnu avoir contacté Gianni Infantino pour demander une révision de cette décision. Le président de la FIFA a tenté de maintenir une ligne de défense en affirmant que « les instances judiciaires de la FIFA sont indépendantes » et avoir rappelé au président américain qu’une procédure était en cours. Mais l’aveu de Trump a rendu cet argument difficilement tenable.
La réaction de Balogun lui-même n’a rien arrangé. Le joueur avait reconnu que l’annulation de sa suspension allait « causer beaucoup de controverse » — une forme de lucidité sur la situation, mais aussi une confirmation implicite que le processus avait été extraordinaire. L’organisation de défense des droits humains FairSquare a depuis déposé une plainte contre Infantino auprès du Comité olympique international, l’accusant de violations répétées de la neutralité politique imposée par la Charte olympique. Une procédure symboliquement lourde, même si son issue reste incertaine.
L’arbitre somalien refoulé, une autre affaire embarrassante
Moins médiatisée mais tout aussi révélatrice, l’exclusion de l’arbitre somalien Omar Artan a constitué un autre épisode difficile pour la FIFA. Malgré un visa en règle, le meilleur arbitre africain de l’année 2025 ne pouvait selon la FIFA « ni s’entraîner ni officier lors de la Coupe du monde 2026, après s’être vu » — la phrase restant incomplète dans les communications officielles, soulevant des questions sur la transparence de la procédure. L’instance n’a que très peu agi pour clarifier publiquement les raisons réelles de cette exclusion, laissant la zone grise s’installer durablement.
Infantino hué dans les stades, imperturbable en conférence
Ce qui a peut-être le mieux résumé le fossé entre le discours officiel et la perception populaire, c’est cette image devenue virale lors de la demi-finale France-Espagne à Dallas. Le réalisateur de la rencontre avait choisi de montrer Infantino en tribunes, tout sourire, entouré de personnalités du football mondial, pendant que les huées montaient des gradins. Une scène d’une éloquence rare.
« Il ne s’est jamais caché d’être proche des dirigeants, et c’est ça qui lui est reproché », résumait un observateur averti du football mondial. « C’est d’autant plus paradoxal que la FIFA est très vigilante à ce que les pouvoirs politiques locaux ne s’immiscent pas dans les affaires du football. » La contradiction est saisissante : l’institution qui punit les fédérations pour ingérence politique a laissé le président des États-Unis intervenir dans une procédure disciplinaire sans en subir les conséquences.
Le modèle économique contre l’intégrité sportive
Au fond, ce que ce Mondial 2026 a mis en lumière de la manière la plus crue, c’est la logique qui guide désormais la FIFA sous Infantino : la croissance des recettes prime sur presque tout le reste. L’extension à 48 équipes génère davantage de matchs, davantage de droits télévisés, davantage de partenaires commerciaux. Les pauses fraîcheur introduites dans ce tournoi — présentées comme une mesure sanitaire face aux chaleurs américaines — ont simultanément créé de nouveaux créneaux publicitaires. Le projet d’élargissement à 64 équipes, évoqué par Infantino dans une interview accordée à Bluewin avant même la fin du tournoi, s’inscrit dans cette même logique expansionniste.
Des voix respectées ont demandé sa démission. Jürgen Klopp, notamment, et plusieurs responsables politiques européens ont exprimé publiquement leur désaccord avec la manière dont l’affaire Balogun a été gérée. Infantino reste imperturbable, fort du soutien des fédérations africaines, asiatiques et sud-américaines qui constituent sa base électorale pour le congrès FIFA de 2027 au Maroc — où il se présentera sans opposition à un troisième mandat.
Le football mondial est une mine d’or. Gianni Infantino tient les clés. Et pour l’heure, ni les huées des stades ni les plaintes des ONG ne semblent en mesure de changer cet état de fait.




















